La facilitation à l’échelle internationale – Portrait de Lotfi EL-Ghandouri

La facilitation à l’échelle internationale – Portrait de Lotfi EL-Ghandouri

C’est quoi au juste le métier de facilitateur ou de facilitatrice?

La facilitation est, à mon avis, un outil essentiel à la collaboration. J’ai eu la chance de mesurer à plusieurs reprises la force de la collaboration pour atteindre les objectifs d’un groupe, innover et faire émerger l’intelligence collective.

Au cours des derniers mois, je suis allée à la rencontre de facilitateur.trices avec qui j’ai eu le bonheur de collaborer ou de co-animer dans les dernières années afin d’échanger sur leurs façons de faire, leurs bons coups et leur plus grande fierté!

Aujourd’hui, je vous présente le portrait de Lotfi EL-Ghandouri président directeur général de yiqqi. J’ai eu la chance de croiser Lotfi en 2016 alors qu’il prononçait une conférence pour la SOCOM. J’ai immédiatement eu un coup de cœur pour son approche! Il nous avait alors parlé de créativité, d’audace et de design thinking en nous prévenant qu’il fallait faire attention de ne pas tomber dans le piège de l’outil. Lotfi n’aime pas les idées toutes faites et les recettes!

À la tête de Creative Society Group pendant 16 ans, il dirige maintenant un tout nouveau projet avec cette volonté continuelle de créer de l’impact dans la société et les organisations. Facilitateur né, Lotfi est un globe-trotteur québécois d’origine maroco-tunisienne, un aventurier qui ne craint pas de faire les choses autrement dans le but de créer un impact durable.

C’est une personne très engagée, qui a inspiré mon parcours et qui continue de le faire. Je suis donc très heureuse de vous le présenter à travers ce portrait.

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Quelle est votre définition de la collaboration?

« La collaboration, c’est l’union des forces pour avoir un impact commun! La collaboration, ça demande beaucoup plus que l’engagement ». Pour moi, il y a une différence entre être dévoué et être engagé. Le dévouement, c’est un acte de générosité et c’est ce qui permet d’innover. Être dévoué, c’est faire plus que ce qu’on me demande, car je suis la seule personne qui connaît vraiment mon talent et mes forces. Être dévoué, c’est donc donner plus, pour avoir de l’impact en ce que je crois alors que l’engagement, c’est le devoir d’atteindre les objectifs du contrat que tu m’as donné.

Dans un processus cocréatif, tout le monde part avec de bonnes intentions. Il reste qu’une bonne collaboration commence par un bon contrat. C’est important de bien définir le terrain de jeu en partant de même que les rôles et responsabilités de chacun.e. À mon avis, 95% des conflits dans les équipes sont causés par un manque de clarté des rôles et par la façon de valoriser l’autre. Collaborer, ce n’est pas faire les choses à sa façon. C’est trouver une nouvelle façon de faire ensemble pour atteindre notre objectif commun.

Comment vous décririez-vous comme facilitateur? 

« Je me définis comme un provocateur de nouvelles perspectives ». Comme facilitateur, je dois me poser la question suivante: est-ce que les gens voient tous la même chose ou sont-ils capables de voir les choses différemment ensemble?

Ma responsabilité: créer un espace audacieux qui permettra d’unir les forces pour atteindre l’objectif. C’est ça le rôle du facilitateur. C’est de s’assurer de faire voler le cerf-volant. Ton cerf-volant, c’est ce que tu veux atteindre. Et le fil, c’est ton processus créatif, c’est ta facilitation. Ton processus et ta logistique doivent se contenir dans le fil. Il faut que ce soit super léger! Si ton processus est lourd, trop structuré, ça ne volera jamais donc tu n’atteindras que partiellement l’objectif fixé.

« On aurait pu faire ça sans toi ! » : c’est le meilleur compliment qu’on pouvait me donner quand je facilitais des séances. Ça me rendait fier, car pour moi, un facilitateur, c’est comme un hôte ou une hôtesse qui reçoit ses ami.es à la maison.  Cette une personne qui s’occupe d’accueillir les invité.es, qui s’assure que tout le monde a quelqu’un avec qui parler, qui navigue dans la logistique pour que les gens se sentent bien. C’est une tâche ingrate, car le facilitateur, il n’est pas nécessairement valorisé quand ça va bien, mais s’il n’est pas là, ça ne donnera pas le même résultat. C’est comme l’air, tu réalises sa valeur seulement quand il est absent.

Un facilitateur, c’est l’équilibriste, le funambule, qui doit à la fois laisser émerger et encadrer. Il doit conduire le groupe vers un objectif. Ce n’est ni un coach, ni un professeur, ni un formateur. C’est vraiment un funambule!

Qu’aimeriez-vous partager par rapport à votre cheminement professionnel qui vous a conduit vers la facilitation? 

J’ai toujours été un médiateur. Je crois que j’ai un don naturel pour gagner la confiance des gens. J’ai étudié en administration des affaires, mais j’ai rapidement travaillé dans le milieu du conseil et de la créativité. J’ai toujours aimé poser des questions. En 2003, j’ai lancé Creative Society Group pour générer un processus de facilitation. Pour moi, cette entreprise, c’était un écosystème pour transformer les organisations en mouvement.

Quand tu embrasses une cause, ou que ton service ou ton produit aide à canaliser une action, ce n’est plus de la RSE, c’est une entreprise citoyenne. Il faut toutefois rester prudent avec le langage. Les gens ont besoin de référence et je trouve que c’est un piège, car nous tombons rapidement dans les buzz words qui ne veulent rien dire. Je trouve que les termes ont perdu leur essence. Pour moi, il est plus important de parler de ce que nous voulons atteindre que de définir le processus. Moi, comme facilitateur, je suis ton partenaire pour t’aider à atteindre ton objectif. Par exemple, si tu me dis que tu veux construire une maison, je ne vais pas te répondre que j’ai un tournevis et plein d’outils dans mon coffre pour le faire. La vraie question à laquelle je dois répondre, c’est la suivante : est-ce que je suis capable de créer le cadre de collaboration pour qu’on puisse construire ensemble ta maison?

Bref, ce n’est pas parce que tu as un piano que tu es un virtuose. Ce n’est pas parce que tu as un tournevis que tu sais construire une maison.

J’essaie donc de m’éloigner de la terminologie. Je n’aime pas tomber dans les clichés qui ne veulent rien dire!

  • Sors de ta zone de confort.
  • Prends des risques.
  • Va chercher l’inspiration.
  • Fais du design thinking.

Ce sont des phrases que je ne peux plus entendre! Souvent, ce que nous devons faire avec les équipes, c’est du tuning, comme dirait mon père, qui était mécanicien. Cependant, la mise au point, l’ajustement, ce n’est pas assez visible pour les organisations. C’est pour cette raison que nous avons besoin d’utiliser les buzz words. C’est ça qui semble avoir du sens pour les gens.

Avec mon équipe, j’ai eu la chance de vivre plusieurs processus à travers le monde. Nous avons collaboré avec plus de 250 organisations dans plus de 40 pays. Moi, ce que j’aimais le plus dans mon travail de facilitateur, c’était de faire des processus avec des très grands groupes (3000 à 5000 personnes) avec seulement quelques membres de mon équipe. Et puis la pandémie est arrivée et je ne me voyais pas faciliter des processus en virtuel.  Je suis une personne très intuitive et j’ai besoin d’être dans la salle, avec le groupe, pour utiliser tous mes sens! J’ai trouvé que c’était un bon moment pour passer à autre chose. J’ai donc eu le goût de relever un autre défi et de mener à terme un projet sur lequel je cogitais depuis longtemps.

En 2017, j’avais commencé à incuber dans Creative Society Group un autre projet technologique : yiqqi, qui signifie « ensemble » en mandarin.

Mon objectif avec ce projet : lancer une application de co-création vidéo pour amplifier les histoires créées en communauté. Je veux aider les communautés à effectuer les changements dont nous avons besoin comme société.

Pourquoi?

Je suis un gars de Québec et l’attentat de la mosquée, où mon père a perdu deux de ses amis, m’a beaucoup bouleversé. J’ai réalisé que toutes les plateformes des réseaux sociaux sont actuellement centrées sur les egos et sur l’individu. Pour moi, ce sont des « chambres de solitude » où l’endoctrinement et les opinions valent plus que les faits. Alors je me suis posé la question suivante : est-ce que je suis capable de créer une plateforme qui, au lieu d’être centrée sur l’ego, serait centrée sur un objectif à atteindre? From selfies to purposies!

C’est sur ce projet que je travaille avec mon équipe. Nous l’avons lancé au Canada en août dernier et nous sommes déjà à explorer son expansion au niveau mondial grâce à nos partenaires de renommée internationale.

Selon vous, quelles sont les qualités essentielles d’un.e bon.ne facilitateur ou facilitatrice?

Toutes les grandes révolutions dans le monde ont été encadrées par les femmes. Pour moi, l’énergie féminine est davantage dans la collaboration. Dans le développement des femmes, on nourrit beaucoup le sens du service et de la collectivité. Alors que chez l’homme, l’énergie qui nous nourrit davantage est celle de l’action qui, si elle est mal canalisée, peut être interprétée comme étant de l’individualisme ou de l’égocentrisme.

Pour moi, un.e bon.ne facilitateur.trice, c’est la capacité à jongler avec ces deux énergies. Un.e bon.ne facilitateur.trice pour moi, c’est un « moine samouraï ».

Je m’explique…

Le moine, il accueille la conversation et il crée un espace pour la faciliter.

Le samouraï, lui, coupe avec finesse pour clore les discussions. Il focalise sur l’action.

Pour moi, c’est donc un équilibre entre les deux, un équilibre entre notre énergie féminine et masculine. L’équilibre entre accueillir et agir, l’écoute et la parole, la réflexion et l’action. Si tu as trop d’énergie masculine, tu vas diriger la conversation et fermer trop vite les échanges. Si tu as trop d’énergie féminine, tu es trop dans l’accueil et ça s’éternise à n’en plus finir! (Rires! ) Il faut trouver l’équilibre. Cependant, il ne faut pas stigmatiser les genres. Je crois que nous avons tout.es, en nous, les deux énergies à différents niveaux d’intensité.

Enfin, il faut aussi être en mesure de susciter rapidement la confiance et proposer un processus simple et clair.

Selon vous, quels sont les principaux « bloquants » à la collaboration?

1. Quand l’intérêt personnel prédomine sur l’intérêt collectif: les jeux politiques, l’ego, les jeux de chantage émotionnel, etc.

2. Le manque de clarté de la question qu’on doit résoudre ensemble. Il est primordial que cette question soit claire!

3. La lourdeur du processus, car il doit être simple et de qualité.

Il faut que ce soit tellement intéressant que les gens deviennent naturellement au service de l’objectif à atteindre. Il faut que les participant.es soient prêt.es à faire un pas en avant ou un pas de côté au cours de la démarche pour le bien d’un objectif commun et supérieur.

Il faut donc créer un processus vraiment adapté. Souvent, l’erreur que nous commettons, c’est que nous avons un pattern. Oui, le squelette doit être pareil pour tout le monde, mais l’adaptation au rythme est très importante. Il faut respecter le rythme de la communauté.

Quel conseil donneriez-vous à une personne qui aimerait devenir un facilitateur ou une facilitatrice?

S’assurer de pouvoir prendre de la distance émotionnelle. C’est très facile d’être trop engagé. C’est aussi dangereux que de ne pas l’être. Il faut toujours garder le rôle d’hôte ou d’hôtesse. Dans des conversations très intenses, il faut être capable de neutraliser et ne pas prendre parti.

C’est très demandant comme processus. Il faut se créer des espaces de récupération pour demeurer à l’écoute de ses six sens. Selon moi, c’est important d’avoir des rituels, une antichambre. Il faut avoir un moment pour se recentrer, sinon c’est notre santé qui va en souffrir. La gestion interne de nos émotions prend beaucoup de place dans de tels processus et il faut pouvoir y faire face.

Il faut toujours rester au service du processus. C’est donc important de le valider tout au long de la démarche. Par exemple, si quelqu’un se plaint lors d’un atelier, nous avons la responsabilité de rester alertes. Il faut aussi aider les gens à être au service du processus en les responsabilisant selon leurs besoins.

Quel est le projet réalisé en mode collaboratif dont vous êtes le plus fier?

J’en ai plusieurs! Mais je dirais le projet Mamas en Acción, en Espagne. Un projet qui est géré par des femmes de divers horizons. Nous avons d’ailleurs remporté un prix de l’association des psychiatres pour ce que nous faisons dans les hôpitaux avec ce projet, qui vise à accompagner et prendre soin des enfants hospitalisés qui n’ont pas de parents ou qui ne peuvent pas vivre avec eux.

Ce projet permet de réduire les traumatismes de façon exponentielle chez les enfants parce que le focus des bénévoles est de donner de la tendresse aux enfants. Nous avons mobilisé 65 mamans pour accompagner le premier enfant. Les mamans se relayaient pour l’accompagner dans sa souffrance. Quand l’enfant a dit, à la fin de son hospitalisation: « je suis chanceux, j’ai maintenant 65 mamans », nous avons constaté notre impact dans la vie de cet enfant grâce à cette association que nous avons développée ensemble.

Ce projet que nous avons lancé avec 20 femmes anonymes est maintenant présent dans quatre villes en Espagne, dans 20 hôpitaux et compte aujourd’hui 2 500 bénévoles.

Ce genre de projet où la communauté s’est mobilisée et s’est autogérée pour avoir un impact collectif, ça me rend vraiment fier!

Quels sont vos trois outils d’animation préférés? 

Le check in et le check out. Ces petites actions permettent de donner le ton, dès l’ouverture du processus (check in) et à la fermeture pour clore l’activité. C’est plus qu’une simple introduction et un mot de clôture. Ce sont des moments d’alignement et de conscience collective.

L’activité forum ouvert (open space) lorsqu’elle est bien gérée. Souvent, les gens vont choisir cette activité pour improviser. Personnellement, ce que j’aime de cet outil d’animation, ce n’est pas tant le processus, mais l’analyse du forum ouvert. Comme facilitateur, j’observe : quels sont les sujets que les gens ont abordés? Qui a été dans quelle conversation? Quels ont été les résultats? En se posant ces questions comme facilitateur.trice, tu peux valider si les gens ont été réellement sincères dans leur choix de conversation.

Le fish bowl est un processus qui permet de recueillir des propositions de personnes qui ne sont pas directement impliquées dans la thématique. Il s’agit de former un cercle où des gens discutent, entre autres, pendant que le reste de la communauté reste autour, écoute et observe. Pour entrer dans la conversation, il faut qu’une personne cède sa place pour en laisser entrer une autre. C’est une bonne façon pour tenir des conversations délicates et pour sortir des impasses dans lesquelles nous nous retrouvons quand nous sommes trop impliqué dans les échanges. La sortie d’une personne et l’arrivée d’une autre changent l’énergie et les perspectives. Les participant.es doivent s’auto-réguler, mais tu peux intervenir comme facilitateur. Pour des conversations très délicates, qui exigent de la transparence, c’est très très l’fun.

Quel est votre plus grand défi personnel ou professionnel à titre de facilitateur ?

Garder la distance émotionnelle dans le projet et savoir jauger mon implication. C’est tellement facile de le faire à la place des autres ou de voir une opportunité et de courir avec. Il y a deux dictons ancestraux que je garde toujours à l’esprit.

Nous sommes ceux et celles que nous attendions.

Cela veut dire que nous sommes les seuls à pouvoir nous sortir de ce problème. Responsabilisons-nous et focalisons sur la solution.

Si tu veux aller vite voyage seul et si tu veux aller loin voyage bien accompagné.e.

Ce deuxième diction nous invite à avancer au rythme de notre objectif. Forcer les choses ne fait que nous retarder. Avancer au rythme du collectif n’est pas la somme des rythmes individuels. Ici, la patience et la persévérance sont de très bonnes conseillères. Parfois, comme facilitateur, tu le vois! Tu le vois tellement, mais l’équipe, elle, n’est pas rendue là… C’est là, c’est évident pour toi, mais tu dois te garder une petite gêne et laisser l’équipe aller à son rythme. La pérennité du changement et des apprentissages passe par la conscience et l’action collective.

Quelle est votre référence (livre, podcast, magazine) de l’heure sur le thème de la collaboration?

Un de mes livres coup de cœur est Give and Take d’Adam Graham qui m’a été référé par un ami. C’est un livre qui m’a beaucoup aidé à lire les gens.

Où vous voyez-vous dans 5 ans?

Dans 5 ans, yiqqi va être une plateforme qui va être reconnue comme la plateforme qui catalyse les actions collaboratives pour transformer la société de façon positive. Je me vois être présent à une grande célébration planétaire parce que les actions des communautés et des entreprises citoyennes auront réussi à renverser la vapeur. Oui, je suis un rêveur pragmatique. C’est cela aussi être un facilitateur: imaginer l’impossible pour atteindre l’impensable…

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Je te le souhaite tellement Lotfi! Nous avons tant besoin de rêveurs et de rêveuses pragmatiques comme toi, qui veulent avoir de l’impact sur nos communautés et notre société!

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